Ce matin, j’ai changé ma photo de profil WhatsApp.
J’ai mis une photo de moi enfant. Une toute petite fille, sur une vieille carte de cantine scolaire de maternelle. Une photo tellement ancienne qu’elle appartient presque à une autre époque de ma vie.
Et pourtant, quand je la regarde, je me reconnais (euh oui encore heureux mais je ne parle pas de physique!:)
Je regarde son sourire et je pense à tout ce qu’elle ne sait pas encore.
Elle ne sait pas ce que la vie va lui réserver. Elle ne sait pas les responsabilités qu’elle va porter, les choses qu’elle devra comprendre trop tôt, les situations auxquelles elle devra faire face alors qu’elle devrait simplement être une enfant.
Elle devrait jouer, apprendre, rire, être protégée, se sentir en sécurité. Elle devrait pouvoir rentrer de l’école sans avoir à comprendre les problèmes des adultes. Elle devrait pouvoir grandir avec des repères, avec cette sensation fondamentale que quelqu’un veille sur elle et qu’elle n’a pas à porter le monde sur ses petites épaules.
Mais ce n’est pas exactement l’enfance que j’ai eue.
Et c’est probablement cela qui me bouleverse le plus lorsque je regarde cette photo.
Parce que cette petite fille n’avait pas besoin d’être forte.
Elle avait besoin d’être heureuse.
### J’ai longtemps cru que ma force était mon armure
Depuis l’enfance, j’ai grandi avec le sentiment de devoir porter des responsabilités qui n’étaient pas les miennes.
J’étais une enfant, mais certaines choses m’ont obligée à grandir avant l’heure.
J’ai appris très tôt à me débrouiller parce que je n’avais pas toujours les repères dont un enfant a besoin. J’étais l’aînée. Mes parents étaient illettrés. Il fallait lire les courriers, les trier, comprendre certaines choses, gérer ce qui devait l’être. J’ai appris à lire seule parce que je savais qu’il fallait que j’apprenne.
À l’école, j’allais à l’école comme les autres enfants. Mais au fond de moi, je savais déjà qu’il fallait que je me débrouille, que j’assimile vite et très vite pour être un soutien.
Je n’avais pas vraiment de mode d’emploi.
Et il y avait aussi tout ce que je ne pouvais pas dire.
Il y a des choses qu’un enfant ne devrait jamais avoir à porter en silence.
J’ai vécu un viol. J’ai connu la culpabilisation. J’ai grandi avec un secret qu’il fallait garder, avec cette réalité absurde de devoir protéger les adultes d’une vérité qui, pourtant, n’était pas la mienne à porter.
L’agresseur, lui, pouvait continuer sa vie sans être inquiété.
Et moi, j’étais une enfant.
Alors oui, j’ai appris à me débrouiller. J’ai appris à lire seule, à gérer, à encaisser, à garder certaines choses pour moi.
Cela m’a donné des forces. Aujourd’hui, je sais que ma capacité à me débrouiller seule, à prendre des responsabilités et à trouver des solutions vient aussi de là.
Mais le fait d’avoir développé des forces grâce à ce que j’ai vécu ne signifie pas que j’aurais dû avoir à vivre tout cela.
Je n’étais qu’une enfant.
Et une enfant n’a pas à mériter le droit d’être protégée.
### C’est peut-être ça, finalement, purifier mon cœur
Je ne parle pas de devenir parfaite.
Je parle de faire de la place.
Parce qu’après avoir grandi avec certaines choses, il peut rester beaucoup à porter : des colères, des blessures, des peurs, des mécanismes de protection, des réflexes qui ont fini par devenir familiers.
La souffrance peut devenir un refuge étrange. La dureté aussi.
Quand on a appris très tôt à se débrouiller, il peut devenir difficile de ne pas tout contrôler. Quand on a appris à compter sur soi, recevoir peut sembler presque inconfortable. Quand certaines blessures ont été vécues dans le silence, on peut apprendre à garder beaucoup de choses à l’intérieur.
Je ne veux pas passer ma vie à porter tout cela.
Je peux reconnaître ce qui m’est arrivé sans laisser ce qui m’est arrivé devenir toute mon identité.
Je peux garder le discernement sans rester dans la méfiance. Je peux être forte sans être constamment sur la défensive. Je peux être indépendante et apprendre à recevoir. Je peux aimer sans me perdre.
Déposer certaines choses ne signifie pas nier ce qui s’est passé, ni excuser ceux qui les ont provoquées.
Cela signifie simplement que ce qui m’est arrivé n’a plus besoin de décider de la manière dont je vivrai la suite.
### La femme que je construis
Je ne veux plus seulement réussir à gérer ma vie.
J’ai envie de l’habiter pleinement.
Je veux prendre soin de moi, de ma santé, de ma foi, de mes projets, de mes relations, de mon environnement. Je veux construire une vie qui me ressemble et qui corresponde davantage à la femme que je visualise lorsque je pense à mon avenir.
Cette femme n’est pas parfaite. Je la vois simplement plus libre, plus apaisée, plus consciente de ce qu’elle veut. Elle peut être ambitieuse sans être dans la course permanente, indépendante sans être seule, exigeante sans être dure, vulnérable sans être faible.
C’est cette femme-là que je suis en train de construire.
Et c’est peut-être pour cela que cette photo m’a autant bouleversée.
Parce qu’en regardant cette petite fille, je ne vois pas seulement celle que j’étais.
Je vois aussi celle qui aurait dû pouvoir être simplement une enfant.
### Je suis fière de nous
Pas parce que tout est réglé.
Je suis loin d’avoir toutes les réponses. J’ai encore des peurs, des blessures, des choses à comprendre et des choses à changer.
Mais je regarde le chemin.
Je regarde la femme que je suis devenue et je mesure tout ce qu’il a fallu traverser pour arriver jusqu’ici.
Et je suis fière.
Fière de ne pas avoir renoncé à moi. Fière d’être encore capable de rêver. Fière d’avoir encore envie de construire. Fière de vouloir grandir plutôt que simplement survivre.
Fière, surtout, de ne pas considérer mon histoire comme une condamnation.
Elle fait partie de moi.
Mais elle ne décide pas de la suite.
Alors, quand je regarde cette petite fille aujourd’hui, je n’ai pas envie de lui promettre que tout aurait pu être différent.
Je ne peux pas lui rendre l’enfance qu’elle n’a pas eue.
Mais je peux regarder cette petite fille avec tendresse et lui dire qu’elle n’avait pas à être forte. Qu’elle n’avait pas à comprendre les problèmes des adultes. Qu’elle n’avait pas à porter des secrets, des responsabilités ou des choses qui n’étaient pas les siennes.
Elle avait simplement le droit d’être une enfant.
Et même si la vie ne lui a pas donné cette enfance-là, elle a continué d’avancer.
Elle est devenue une femme qui, malgré tout, choisit encore d’aimer, de croire, de construire, de rêver et de se réinventer.
C’est peut-être cela, au fond, devenir la femme que je veux être.
Ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre.
C’est revenir à soi, débarrassée progressivement de tout ce qui n’a jamais vraiment été à soi.
Je ne sais pas combien de temps prendra ce travail. Probablement toute une vie.
Mais je ne ressens plus cela comme une course.
Je regarde cette petite fille.
Je regarde la femme que je suis.
Et pour la première fois, j’arrive à regarder les deux avec la même tendresse.
Nous avons déjà parcouru tellement de chemin.
Et je suis fière de nous.